La face cachée du pétrole
Audition de M. Eric LAURENT, auteur de la "Face cachée du pétrole", organisée dans la cadre de l'interpellation de M. Michel LEBRUN sur la question des pics de pétrole et de gaz à M. le Ministre André ANTOINE
M. Eric Laurent, Journaliste, auteur de « La Face cachée du pétrole »
Je ne suis pas spécialiste du pétrole. Je suis seulement un journaliste ayant enquêté en profondeur sur le sujet.
Pour évoquer la situation actuelle, il est nécessaire de revenir quelque peu en arrière.
Le pétrole n'est apparu comme une matière première importante qu'à partir du milieu des années 1920.
Jusqu'à cette époque, la matière première la plus importante était le charbon, et il faut attendre 1967 pour que le pétrole détrône réellement ce dernier.
L'essort du pétrole est relativement tardif dans notre civilisation et son utilisation, au final, aura été relativement brève. Il aura fallu moins d'un siècle d'exploitation pour arriver à une relative pénurie.
Le pétrole imprègne toute notre vie. Non seulement, il nous permet de nous transporter, mais il entre aussi dans la fabrication de vêtements, d'objets en plastique, d'instruments chirurgicaux et est utilisé dans l'industrie agro-alimentaire. Nous sommes aujourd'hui incapables de penser notre avenir sans le pétrole, tout simplement parce qu'il est partout. Nous devrons probablement, pour certains secteurs, trouver un substitut, mais nous ne pourrons pas remplacer le pétrole dans tous les domaines.
Pendant presqu'un siècle, le prix du baril s'est maintenu. En 1900, son prix était d'environ un dollar et, quelque soit le contexte, ce chiffre n'a pratiquement pas changé. Ainsi, durant la Première Guerre mondiale, le baril était à 1,20 dollar, durant le New Deal, il était d'environ un dollar et, durant la Deuxième Guerre mondiale et ce, jusqu'en 1973, il était d'à peu près 1,30 dollar.
Nous avons financé notre prospérité avec une matière première qui était bon marché et même dérisoire. Le problème, c'est que nous avons fini par penser qu'il s'agissait d'un dû.
En 1959, sous l'impulsion du Ministre saoudien du Pétrole et de son homologue vénézuélien, a été créé l'OPEP. Cet organisme est quasi passé inaperçu à sa naissance. Les pays consommateurs n'y ont accordé aucun poids. Entre 1960 et 1973, le prix du baril est resté constant, malgré les nombreuses tentatives de l'OPEP pour augmenter celui-ci. En 1973, arrive le premier choc pétrolier.En menant mon enquête, j'ai découvert que ce choc de 1973 n'était pas dû aux raisons qui nous avaient été présentées officiellement. En effet, il nous a été dit à l'époque que ce choc était le résultat d'un embargo décidé par les pays de l'OPEP à l'encontre des pays consommateurs qui soutenaient l'État d'Israël. En réalité, la vérité se cachait en arrière-plan : les compagnies pétrolières qui détenaient alors 85 % des forages avaient d'énormes problèmes de trésorerie et avaient besoin de développer leurs revenus. Elles étaient confrontées à un défi : exploiter les gisements en mer du Nord et ceux d'Alaska. À cette époque, les compagnies pétrolières ont donc poussé à la hausse les pays producteurs. C'est alors le conseiller économique de Nixon, James E. Akins, qui a suggéré à l'OPEP d'augmenter le prix du pétrole. Chose à laquelle l'OPEP ne pensait même plus depuis plusieurs années. Les compagnies pétrolières sont donc responsables de la hausse des prix et de ce premier choc pétrolier.
L'histoire du pétrole est complexe car elle échappe aux règles classiques des marchés. Par ailleurs, l'opacité des décisions des compagnies pétrolières fait que beaucoup de choses échappent au contrôle des États.
Les grandes compagnies pétrolières se sont toujours organisées en cartel et de nombreuses histoires révèlent le peu de patriotisme dont peuvent faire preuve celles-ci. On peut, par exemple, évoquer le cas de la compagnie Exxon qui a collaboré avec une société nazie durant la seconde guerre mondiale. Sous le Président Harry S. Truman, la compagnie a été inculpée, mais a réussi à s'en sortir en n'étant condamnée qu'à 50.000 dollars.
Durant la Seconde Guerre mondiale, les compagnies pétrolières calculaient le prix d'une cargaison par un système relativement osé : elles prenaient en compte le lieu le plus éloigné de leurs exploitations. En l'occurrence, les armées britannique et américaine payaient ainsi du pétrole parfois exploité à quelques kilomètres comme s'il était extrait du Golfe du Mexique.
Par ailleurs, les compagnies pétrolières américaines ont réussi à mettre en place un système qui fait que, plus elles produisent, moins elles paient d'impôts.
En outre, il est intéressant de rappeler que, si le pétrole a augmenté fortement en 1973, cinq mois plus tard, la croissance était à nouveau à la hausse. Je pense qu'il faut tirer certaines conclusions de ce premier choc pétrolier. Le pétrole crée une espèce de facination de la part du consommateur qui, en même temps, a le sentiment qu'il s'agit presque d'un dû.
En 1973 et 1974, l'OPEP a été représentée comme un cartel capable de réguler les prix à un niveau mondial.
Après enquête, tout cela se révèle véritablement faux. En 1973, les bénéfices de l'OPEP étaient certes importants, mais relativement modestes par rapport à l'économie des pays occidentaux. D'ailleurs, cinq ans après le choc pétrolier, tous les pays de l'OPEP étaient des pays emprunteurs. Présenté l'OPEP comme un cartel relève donc de la supercherie.
En 1979, a eu lieu un nouveau choc pétrolier. Les origines de ce choc sont différentes, mais nous n'avons pas été confronté pour autant à une crise de l'offre. Jamais nous n'avons envisagé que le pétrole pouvait manquer physiquement.
Il faut, par ailleurs, noter que les pays producteurs étaient déjà, à l'époque, dans une situation particulière faisant que les profits engrangés étaient très vite consommés. Il était impossible pour l'Arabie saoudite d'utiliser les bénéfices pour le développement de son pays. L'argent était d'ailleurs placé dans des banques occidentales, laissant le pays en position de fragilité absolue.
En 1986, a eu lieu un autre événement important. Une décision des pays de l'OPEP est passée totalement inaperçue, mais a eu de lourdes conséquences. Ces pays ont en fait avancé qu'ils allaient augmenter de 65 % leurs réserves prouvées. Ils injectaient ainsi 300 milliards de barils supplémentaires sur le marché. En réalité, il n'y avait aucune nouvelle découverte de gisements. Le but poursuivi était en fait d'augmenter les quotas respectifs, de valoriser les réserves et d'acquérir, pour ces pays, une importance géopolitique accrûe. Personne n'a jamais remis en cause les chiffres avancés par l'OPEP et cette manipulation. C'est d'ailleurs assez troublant. L'annonce n'a jamais été contestée, mais a été « injectée » dans les circuits officiels du monde pétrolier.
L'information est contrôlée par les grandes compagnies. Elles décident quels chiffres doivent être communiqués. Ces 300 milliards de barils ont été repris sans difficultés par les pétroliers et nous avons alors bâti des schémas de croissance sur ces chiffres faussés.
Toutes les grandes crises pétrolières découlent d'une mauvaise circulation de l'information.
En 1986, tout semblait facile. Le pétrole était bon marché et, tout comme il était inimaginable que le Mur de Berlin s'écroule, il était impensable que le pétrole vienne à manquer. Pourtant, aujourd'hui, tout s'accélère et le déclin des réserves pétrolières a été beaucoup plus rapide que nous ne l'imaginions.
Le pétrole a toujours été intimement lié à la guerre. Durant la Première Guerre mondiale, le Premier Ministre français Clemenceau disait d'ailleurs à Wilson : « Continuez à nous approvisionner en pétrole, le sort de la guerre en dépend. »
Je voudrais par ailleurs évoquer un épisode facinant : en 1986, une opération a été lancée par l'administration Reagan. Celle-ci s'était d'ailleurs révélée très efficace. Un conseiller économique avait réalisé une étude sur la fragilité de l'Union soviétique et avait calculé que les revenus de celle-ci — issus de la vente d'armes, d'or et de pétrole — ne représentaient que 28 milliards de dollars, ce qui était véritablement dérisoire pour un tel empire ! Cela ne représentait même pas un tiers de la fortune de General Motors. Le conseiller économique a alors proposé au Président d'essayer de faire en sorte que le prix du baril diminue et ce, afin de mettre l'Union soviétique en grande difficulté. Les États-Unis se sont alors arrangés avec l'Arabie saoudite et l'ont convaincue d'augmenter massivement sa production afin d'innonder le marché mondial. L'Union soviétique a alors vu fondre son économie et n'avait plus les moyens d'assurer les coûts de son empire.
Aujourd'hui, nous sommes entrés dans une période assez facinante. C'est une véritable collusion de divers éléments. Pour la première fois, le déclin avéré des réserves partout dans le monde coïncide avec l'explosion de la demande mondiale. Nous nous retrouvons donc dans une situation non prévue où, pour la première fois, les grandes compagnies ne peuvent plus assurer l'approvisionnement. L'accès aux réserves est réduit. Il y a vingt ans, les compagnies pétrolières contrôlaient 85 % des gisements. Aujourd'hui, elles n'en contrôlent plus que 7 %. Le reste est devenu inaccessible. Aujourd'hui, seules les compagnies des pays producteurs ont accès à la majorité des gisements, mais ces pays n'ont pas les technologies nécessaires et fonctionnent donc au ralenti.
C'est le cas, par exemple, de l'Iran ou de la Russie.
Énormément de choses nous ont été cachées et l'Agence internationale de l'Énergie a participé à cette dissimulation. Régulièrement, certains avancent qu'en examinant la carte pétrolière, on repère divers endroits qui n'auraient pas été explorés et que des gisements sont donc en sommeil. Personnellement, je pense que cet argument n'est pas fondé.
Nous sommes face à un monde fini. Trouver des gisements géants est peu probable. Les chiffres doivent être révisés à la baisse. Certes, on peut toujours forer plus profond, mais je pense que c'est un petit peu comme la chasse : que faire lorsqu'il n'y a plus de gibiers ? Près de 90 % de la production de l'Arabie saoudite repose sur un grand gisement exploité depuis 1948. Pour continuer à exploiter celui-ci, les Saoudiens sont obligés d'injecter plus de huit millions de litres d'eau pour récolter le pétrole. Aujourd'hui, les autorités russes sont obligées de le reconnaître, même si cela relève d'un secret d'état. Donc les réserves diminuent. Par ailleurs, l'Indonésie vient de se retirer de l'OPEP car elle n'avait quasiment plus de pétrole. Le Gabon n'en a quasiment plus non plus. Le gisement de la mer du Nord dont on espérait un temps qu'il devienne un nouveau Koweit et qui produisait avant 600.000 barils, en produit aujourd'hui 40.000.
Aujourd'hui, le plus grand gisement situé au Mexique est en déclin très rapide. Les deux dernières années, les grandes compagnies pétrolières ont investi plus de dix milliards de dollar pour ne découvrir à peine que 4 milliards de dollars en pétrole.
Par ailleurs, on fait des guerres pour le pétrole. Il y a une logique de guerre des ressources qui va devenir une priorité absolue. Je pense qu'à ce titre, le grand tournant a été l'intervention américaine en Irak.
Si on revient dans le temps, on constate que les banquiers américains se sont pourtant basés sur le rapport de géologues prouvant que les chiffres saoudiens étaient complètement faux. En Arabie saoudite, c'est la société Aramco qui s'est installée entre les années 40 et les années 60. Depuis, c'est la société Saoudi Aramco.
Depuis l'augmentation des chiffres de leurs réserves en 1986, les saoudiens auraient 200 milliards de barils de chiffre d'affaires, selon l'état saoudien. Les experts de l'Aramco disent qu'il y aurait pour 140 à 150 milliards de barils. Quoiqu'il en soit, dans les deux cas, tous deux s'accordent pour dire que 100 milliards des barils ont déjà été utilisés. Si l'on suit l'hypothèse américaine, il resterait donc 40 à 50 milliards de barils de pétrole en Arabie saoudite soit à peine plus que ce qui est nécessaire pour un an de consommation mondiale. En effet, la consommation mondiale est à peu près de 87 millions de barils par jour, soit plus d'un milliard de barils tous les 12 jours, ce qui équivaut à plus de 30 milliards de barils par an. Or, les pays de l'OPEP ne sont pas capables de produire plus de 85 millions de barils par jour.
Pour revenir sur l'Irak, si une administration était capable de comprendre la situation, c'était l'administration américaine puisque le vice-Président, Dick Cheney, a longtemps été le président du groupe pétrolier Halliburton. Celui-ci, a parlé pendant plusieurs années du problème d'approvisionnement américain. Il s'était rendu compte qu'il manquait 30 à 40 millions de barils et se demandait où on pourrait les trouver.
Quand l'administration Bush s'est mise en place, sa première préoccupation a été celle de l'approvisionnement en énergie. Il est apparu que le mode de vie américain n'était pas négociable. Les États-Unis représentent 6 % de la population mondiale en consommant 26 à 27 % de l'énergie mondiale.
En janvier 2001, quand l'administration a été mise en place, sa première décision a été de créer une Commission de l'Énergie. Celle-ci présidée par Dick Chenay, vice-Président de l'administration, a évolué dans un secret absolu. On n'avait aucune information quant à sa composition et on ne connaissait rien de ses ordres du jour. C'était au point où un grand nombre d'organisations se sont inquiétées de son fonctionnement. Une bataille juridique a alors été entamée avec la Maison blanche pendant deux ans jusqu'à ce que la Cour oblige celle-ci, en 2003, à publier des documents. Le plus étonnant était une carte de l'Irak, datée de mars 2001, où on voit tout le sud de l'Irak découpé en huit zones d'exploitations pétrolières. Il apparait que face au déclin rapide de l'Arabie saoudite, on espérait que l'Irak puisse rehausser les chiffres. L'administration politique en escomptait quatre à cinq millions de barils par jour. Nous en sommes aujourd'hui à plus ou moins 1,8 million de barils par jour.
La Chine est le deuxième pays importateur de pétrole. Elle est entrée dans une course de vitesse. Ainsi, la Chine est-elle intervenue en Afrique de façon très intéressante avec une mise sous contrôle du Soudan. On voit que les chinois investissent massivement dans le conflit du Darfour dont on ne dit pas assez que, outre un conflit ethnique, il y eu également là des réserves de pétrole. La Chine avance ses pions partout. Elle intervient également entre le Soudan et le Tchad où le Tchad est menacé par le Soudan dans sa volonté de renverser le système et on oublie qu'il s'agit également de mettre la main sur les gisements de pétrole du Tchad. Nous sommes également formidablement désinformés. Face au pétrole, on nous a fait croire que cette énergie était immodérée, qu'elle resterait bon marché et que nous n'aurions aucun effort à faire. Si notre mode de vie a été extrêmement facilité grâce au pétrole, maintenant nous allons connaître des difficultés, via une crise du pétrole.
Trop souvent, les hommes politiques — et je vous félicite pour votre initiative — ont eu tendance à « refiler le mistigri » à leurs successeurs. Or, nous ne pouvons faire l'économie d'une modification de notre mode de vie face à des gisements qui seront de moins en moins nombreux, dont l'accès sera rendu de plus en plus difficile et avec un prix de plus en plus élevé. À ce titre, le fondateur d'ASPO disait : « Si le monde connaissait le nombre de réserves prouvées en pétrole, nous vivrions un véritable tsunami énergétique. ».
Deux exemples relient cette crise à l'approvisionnement alimentaire. Pour le 21ème siècle, nous pensions basculer vers l'immatériel. Or, les échéances majeures liées aux ressources énergétiques sont telles que nous sommes dans la même logique de ressources alimentaires qu'au début du siècle passé.
A ce niveau, nous voyons combien le pétrole pèse. L'autre jour, à Abou Dabi qui est le plus riche des émirats arabes regroupant 85 % du pétrole des Émirats arabes réunis et ayant une population de 200.000 habitants, j'ai vu une dizaine de supertankers. On m'a appris que passait là, tous les jours, 150 supertankers.
On m'a appris qu'il y a encore un an, le coût de l'affrêtement de ces supertankers étaient plus élevés que le coût de la cargaison. Pour y parvenir, on faisait des crédits de 80 jours. Aujourd'hui, on paye la cargaison à l'avance. C'est une matière comme l'urée qui sert dans le domaine des engrais. L'urée, il y a quatre ans, coûtait à la tonne 60 dollars dont 20 dollars étaient dûs au coût du transport. Aujourd'hui, la tonne d'urée est à 600 dollars, dont 120 dollars sont liés au transport. Un grand nombre de pays ne peuvent donc plus payer d'urée avec les conséquences imaginables au point de vue alimentaire.
Nous sommes passés dans un monde où un milliard de personnes sont dans une situation de totale déficience alimentaire. Très vite, nous pourrions atteindre les deux milliards dans cette situation. Ce serait une terrible régression.
ÉCHANGES DE VUE
M. le Président
Votre intervention est d'autant plus intéressante qu'elle arrive pour clôturer notre série d'auditions.M. Michel Lebrun (cdH)
Je remercie notre orateur d'être venu nous donner son éclairage. Par son intervention, il nous incite à lire ce livre qu'il a publié et dans lequel on voit que toute une série de choses annoncées sont en train de se réaliser. On ne peut donc contester l'historique qu'il a fait. Ici, nous avons eu deux éclairages tout à fait différents au cours de notre série d'auditions. M. Laurent a mis en avant la stratégie de l'administration américaine depuis les années 70 face à l'épuisement de leurs réserves. Ce qui me frappe, c'est d'entendre que les responsables politiques européens nous disent qu'il n'y avait pas de problèmes ou de stratégie à avoir, si ce n'est celle d'économiser au maximum l'énergie. Je me demande si ce n'est pas une erreur que de ne pas avoir de perspectives de développement énergétique. La Commission parle de réchauffement climatique et rejette la dimension énergétique arguant qu'elle est hors de ses compétences. Le géant européen, avec ses 500.000 habitants, réalise-t-il son erreur ?M. Eric Laurent, Journaliste, auteur de « La Face cachée du pétrole »
Vous avez tout à fait raison. L'énergie n'apparaît pas, aujourd'hui, comme une priorité au niveau de l'Europe. On voit une priorité au niveau bilatéral où l'on tente d'établir des liens avec des pays producteurs tel que le fait M. Sarkozy. On touche donc à la limite du fonctionnement européen pour entrer dans une logique du chacun pour soi.Je crois que l'Europe a tendance à se comporter de façon frileuse suivant le fonctionnement d'une grande Suisse : état prospère échappant aux soubresauts du monde.
Qu'il n'y ait pas eu, dans les organes de décision, des experts pour scruter la réalité des réserves, d'une part, et s'en être remis à la logique du marché et s'être référé aux compagnies pétrolières, d'autre part, c'était de la stupidité. En outre, accepter les chiffres des pays producteurs comme l'a fait l'Agence internationale de l'énergie en faisant des projections mettant en avant que dans les années à venir, nous allions avoir une consommation asssurée de 110 millions de barils de pétrole par jour alors que l'Arabie saoudite produit neuf millions de barils par jour — mais a toujours dit qu'elle pouvait en produire jusqu'à 16 à 17 millions de barils par jour — et sachant que les projections de l'Agence Internationale de l'énergie ont été dans ce sens et ont intégré ces chiffres, et conduisant l'Occident à faire reposer ses perspectives de développement durable sur ces chiffres est renversant.
Mme Monika Dethier-Neumann (Écolo)
Vous dites clairement que le monde du pétrole et les pétroliers ont créé un fonctionnement bien à eux et ont modifié toute notre vision des choses via la désinformation. Les gaziers me semblent une famille parallèle ayant le même fonctionnement. Or, on parle de changer de manière de vivre et de se tourner vers les énergies alternatives. Comment faire pour ne pas se retrouver face à ce même fonctionnement, face à une seule et même grande famille ? J'ai l'impression que la familles des pétroliers va acheter l'éolien et les autres alternatives possibles.M. Eric Laurent, Journaliste, auteur de « La Face cachée du pétrole »
On voit très bien les compagnies pétrolières s'intéresser à l'éolien. Néanmoins, il faut y réfléchir tout en sachant que l'alternative possible ne remplacera jamais complètement le pétrole qui a 150 dérivés dans tous les champs d'activité. Certaines compagnies pétrolières imaginent redorer leur image en investissant dans les énergies alternatives. Je pense que les compagnies pétrolières sont dans une situation où les grandes compagnies occidentales se retrouvent dans une fragilité extrême. Elles luttent aujourd'hui pour leur survie. Ainsi, le Wall Street Journal se demandait-il : « Est-ce qu'Exxon Mobile existera encore dans dix ans » ? Le fait est que l'industrie du pétrole ne peut pas reconstituer ses réserves. Les compagnies reposent donc sur un édifice dont la base s'effrite et se lézarde. Leur souci est donc de tenter de regrouper leur réserves pour les valoriser davantage en bourse. Cela ne les rend pas plus performantes et, de plus en plus, il s'agit d'un géant obsolète.Mme Anne Barzin (MR)
Il est important d'avoir un mix énergétique. En 2003, l'état fédéral a voté une loi pour la sortie du nucléaire. Dans la situation actuelle, est-il raisonnable de sortir du nucléaire ?M. Eric Laurent, Journaliste, auteur de "La Face cachée du pétrole"
Nous n'avons pas le choix, je ne vois pas comment faire sans le nucléaire. Certes, il y a toujours le charbon, mais il provoque trop d'émanations de CO2.Les schistes bitumineux nécessitent du pétrole pour être produits. Pour en produire quatre tonnes, il faut une tonne de pétrole. L'éthanol, c'est la même chose. Bref, nous tournons en rond. La seule source d'énergie, même si ce n'est pas la panacée, est peut-être le nucléaire.
Mon dernier livre traitait de la crise du nucléaire iranien. Je me suis rendu en Iran à plusieurs reprises et ai parlé à différents acteurs. La volonté de se doter du nucléaire et de détenir l'arme nucléaire est une priorité absolue aujourd'hui. Face à la crise du nucléaire iranien nous avons une attitude assez pharisienne. En effet, le premier à avoir exprimé son intention de se doter de l'arme nucléaire était le Shah d'Iran. Face à celle-ci, les américains, les français et les israélien ont collaboré pour l'aider dans ce projet. Aujourd'hui, notre réaction face à la Corée du Nord et au Pakistan revient à occulter l'histoire.
À l'avenir, nous allons devoir faire face à une crise alimentaire, à une crise énergétique et probablement à la prolifération du nucléaire. Il faut également noter que si l'Iran accède au nucléaire, le Plan de non-prolifération du nucléaire va voler en éclats. L'ancien équilibre nucléaire Est-Ouest était codifié. On savait que personne n'appuyerait sur le bouton. Là, nous sommes confrontés à des pays beaucoup plus imprévisibles et qui pourraient être tentés d'appuyer sur le bouton. Nous avons le cas entre deux voisins qui sont le Pakistan et l'Inde. L'Inde croît et il pourrait apparaître au Pakistan comme ultime recours pour renverser le conflit d'user de l'arme nucléaire. Nous sommes donc dans une période très dangereuse. Par ailleurs, j'ai découvert qu'alors que des sanctions étaient demandées à l'Iran et que l'on interdisait aux compagnies européennes d'y travailler, la société du vice-Président, Dick Chenay, Halliburton est toujours en Iran et travaille main dans la main avec une société gérée par des révolutionnaires pourtant placés sur la liste des organisations terroristes. Les américains sont également installés sur l'Ile de Kish dans le Golfe Persique.
M. Edmund Stoffels (PS)
J'ai bien apprécié le lien que vous avez fait entre l'approvisionnement en pétrole et l'ensemble des conflits y liés, cachés ou ouverts. Vous avez mis en avant la guerre du Golfe en Irak et le conflit entre les États-Unis et l'ex-Union soviétique. Je pense qu'un autre élément dont on doit être conscient par rapport à la dépendance en pétrole est le nonrespect des droits humains. Quand nous ne faisons rien, nous devenons co-responsables du non-respect des droits humains.Avez-vous fait quelques recherches en la matière ? Dans quelles mesures les compagnies pétrolières sont-elles responsables ? Je suis opposé à l'idée de substituer le pétrole par de l'uranium que nous ne produisons pas non plus et que nous devrons également importer. Nous envoyons des soldats se fair tuer et tuer pour le pétrole et demain, nous enverrons des soldats se faire tuer et tuer pour l'uranium. Il est fondamental d'avoir une réflexion dans le temps, une vision à long terme. Nous avons le devoir de tout mettre en oeuvre pour réduire ces importations de pétrole et nous avons le devoir de ne pas tomber dans la dépendance quant à d'autres combustibles que nous n'avons pas non plus chez nous. En outre, je suis quelque peu perplexe quand je constate que nous avons dans nos préoccupations, les émissions de gaz à effet de serre et que nous apprenons qu'il existera encore du pétrole pendant quelques années
Le risque est de penser que, quand il n'y aura plus de pétrole, il n'y aura plus de gaz à effet de serre. Dans la phase finale de notre importation, c'est d'autant plus important et cela pèse d'autant plus sur notre produit national brut. Il importe de faire attention quant à l'effet de cette information et d'éviter que l'on ne se dise que lorsqu'il n'y aura plus de pétrole, il n'y aura plus de gaz à effet de serre.
M. Eric Laurent, Journaliste, auteur de « La Face cachée du pétrole »
Effectivement, si le problème des gaz à effet de serre devait se résoudre par lui-même, cela signifierait que nous sommes vraiment dans une situation très préoccupante.M. Edmund Stoffels (PS)
La plupart des scénarios mis sur pied, notamment par la Commission européenne, visent à réduire l'émission des gaz à effet de serre d'ici 2020 ou 2050.M. Eric Laurent, Journaliste, auteur de "La Face cachée du pétrole"
Mais, dans ces scénarios, personne n'a pris en compte la dimension du pic du pétrole. Même le Protocole de Kyoto n'a pas inclu cette donnée. Les copies doivent absolument être revues au plus vite. Vous avez raison de souligner la violation des Droits de l'Homme. Les pays producteurs de pétrole ont été exploités pendant des décennies. Prenons le cas des deux pays ayant eu les gisements les plus exploités : l'Iran et l'Irak. Dans ces contrées, la matière première était achetée à un prix dérisoire, sans que cela n'apporte le moindre bénéfice à la population locale. Jamais cette richesse ne leur a profité. C'est là un véritable mépris des Droits de l'Homme. Je pense qu'il existe une espèce de « malédiction » autour du pétrole : les pays qui acceptent d'être producteurs voient généralement leur niveau de vie diminuer. C'est le cas de la Guinée équatoriale qui, depuis qu'elle a découvert du pétrole, a perdu dix places dans le classement du niveau de population, alors qu'elle n'était déjà qu'à la 177ème place. C'est aussi le cas en Birmanie où Total est le premier service de financement. Lorsqu'on voit que M. Bernard Kouchner a osé rédiger un rapport louangeux sur la situation de ce pays, prétendant qu'il n'y avait aucune exploitation et que les Droits de l'Homme étaient respectés, je trouve cela véritablement honteux.M. Edmund Stoffels (PS)
Le problème de la violation des Droits de l'Homme commence aussi à se faire sentir dans les sociétés qui exploitent l'uranium.M. Eric Laurent, Journaliste, auteur de « La Face cachée du pétrole »
Nous sommes aujourd'hui dans une dépendance absolue par rapport aux pays qui, pendant des décennies, ont été exploités. Le développement des matières premières ne favorise en rien le développement du Droit démocratique et des Droits de l'Homme.M. Dimitri Fourny (cdH)
Vous avez rappelé l'évolution de l'utilisation du pétrole dans nos civilisations. L'économie mondiale s'est développée autour du pétrole et, aujourd'hui, ce pouvoir n'est détenu que par une petite poignée de gens. Le monde politique n'a jamais pris ce problème à bras-le-corps et, malheureusement, nombre de décideurs sont proches de ce milieu. Qui va initier des alternatives au pétrole ? Vous avez parlé de l'uranium. Je suppose que d'aucuns s'en sont déjà emparé. J'imagine toutefois qu'il y a peut-être d'autres alternatives. Quelles sont les possibilités pour les politiques ? Comment doivent-ils appréhender le sujet ? En ont-ils la possibilité ?M. Eric Laurent, Journaliste, auteur de « La Face cachée du pétrole »
Au fond, lorsque les compagnies pétrolières font de la désinformation, elles remplissent un peu leur rôle. Il est dans l'intérêt de leur économie cynique de nous mentir. Mais je reste tout de même choqué par la passivité de nombreux hommes politiques. Ont-ils réellement évalué l'ampleur de la question ? Le problème vient surtout du fait qu'un homme politique fonctionne sur le court terme. Il est donc difficile de se projeter sur dix ou vingt ans. Par essence, un Gouvernement a un fonctionnement réduit dans le temps. Or, ces problèmes nécessitent une solution sur le long terme. Je pense qu'il faut accepter de parler un langage de vérité, mais quel homme politique va courir le risque d'être impopulaire ? Personne ne veut s'emparer du problème et les politiciens espèrent que celui-ci ne surviendra pas avant l'arrivée de son successeur. Je pense aussi qu'il y a une véritable « impréparation » psychologique.M. Hervé Jamar (MR)
En page 2 de votre livre, on peut lire « la différence entre un optimiste et un pessimiste tient au fait que le pessimiste est habituellement mieux informé. » Le 15 mai dernier, nous avons pu entendre ici M. Furfari, Représentant de la DG TREN, dont les propos se voulaient très rassurants. Face à la courbe de Hubbert, il nous a dit que les faits avaient toujours démenti les prévisions et que les progrès technologiques avaient toujours permis d'aller plus loin dans l'exploitation du pétrole. Selon lui, grâce à la science et à la technologie, tout continuera à aller pour le mieux.M. Eric Laurent, Journaliste, auteur de « La Face cachée du pétrole »
C'est une vision « saintsimonienne », une foi absolue en la technique permettant de reculer les limites physiques. C'est une manière de penser consistant à conférer un génie incroyable à l'être humain. Mon livre a été écrit en 2005 alors que le baril était à moins de soixante dollars. J'ai rencontré M. T. Boone Pickens, un texan ayant créé le premier groupe pétrolier privé. Il a eu un langage clair, pour lui, il n'y a plus de pétrole. Le reste n'est que verbillage. Et pourtant, cette personne n'est ni un politicien, ni un catastrophiste, c'est un pétrolier. Lors de mon enquête, Christophe de Margerie, le patron de Total, m'a dit, en privé, que « c'était cuit ». Il y a les chiffres et les résultats tout simplement.M. Hervé Jamar (MR)
Durant nos auditions, nous avons pu entendre le Professeur Brocorens qui nous indiquait que, selon lui, il ne fallait plus espérer trouver de compagnies aériennes low cost d'ici une dizaine d'années et que les avions seraient réservés à une clientèle très riche. Une semaine plus tard, nous inaugurons un aéroport low cost. Je pense qu'il nous faut être plus conséquents. Que pouvons-nous dire aujourd'hui aux citoyens lambda dont nous faisons aussi partie ? Que pouvons-nous faire à notre mesure ? Quelle est la solution ? Le nucléraire ? L'énergie alternative ? La moitié des intervenants entendus durant ces auditions nous ont dit qu'il ne fallait pas trop se tracasser alors que l'autre moitié était plutôt alarmiste.M. Michel Lebrun (cdH)
Durant ces auditions, il nous a été dit que les champs pétroliers étaient exploités à moins de 50 % de leur capacité, mais que la technologie permettrait d'exploiter ces réserves pour l'instant inaccessibles. Vous nous avez bien démontré que les crises de 1973, 1979 et celle que nous vivons aujourd'hui sont de nature très différente. Dans l'opinion publique, le pétrole peut parfois coûter cher, mais cela reste une phase. Pourtant, aujourd'hui, on entend même les compagnies pétrolières dire que nous sommes entrés dans une période où le pétrole est véritablement cher. Nous n'avons pas ici parlé du gaz, mais une thèse se développe selon laquelle le gaz va remplacer le pétrole. Quel est votre sentiment sur le sujet ? En termes géopolitiques, les réserves sont en Russie, en Iran, au Vénézuella et en Arabie saoudite, soit quatre pays peu portés sur le monde occidental.M. Eric Laurent, Journaliste, auteur de « La Face cachée du pétrole »
En effet, la valorisation du prix du brut permet d'exploiter un certain nombre de zones. Aujourd'hui, 30 % supplémentaires de pétrole peuvent être extraits. Ce chiffre pourrait augmenter de 3 à 5 %, mais au-delà, on va se retrouver face à des gisements si coûteux à exploiter qu'ils ne seront pas rentables. À travers le monde, on compte environ 400 puits de grande taille. Tout le monde est d'accord pour dire qu'on ne trouvera plus que de petits gisements. Les géologues s'accordent pour dire que nous ne découvrirons plus de gros puits. Le gaz ne peut pas remplacer le pétrole, tout simplement parce qu'il est plus délicat, plus difficile à transporter et plus dangereux. Il peut remplacer le pétrole dans certains cas, mais il ne constituera jamais un substitut dans certaines activités. Beaucoup de pays utilisent l'argent du pétrole et du gaz comme une arme. Les pays producteur sont antioccidentaux. Il s'agit de l'Iran, de l'Arabie saoudite qui finance les islamistes radicaux, du Venezuela dont le Président Chavez utilise l'argent du pétrole pour endiguer l'influence américaine sur le continent Sud américain et de la Russie qui, grâce au gaz, a retrouvé toute son influence sur la scène asiatique et qui, avec l'Ukraine, a démontré qu'elle pouvait faire la loi. La Russie a de nombreux gazoducs qui desservent l'Europe. L'Union soviétique prévoyait déjà, en 1982, d'installer ces gazoducs à travers l'Europe, mais un embargo avait été déclaré. Le réseau installé aujourd'hui constitue une véritable revanche. J'ai eu l'occasion de discuter avec l'ancien Chancelier allemand Gerhard Schröder, responsable aujourd'hui d'une filiale de Gazprom. Il m'a rapporté que la Suède, pays peu consommateur de gaz, avait fait part à Poutine, de son inquiétude face au passage d'un gazoduc russe sur son territoire. Le Président russe a répondu qu'il n'y avait pas de quoi s'inquiéter et que l'Armée rouge avait l'habitude de ce genre d'intervention.Mme Monika Dethier-Neumann (Écolo)
Durant ces auditions, nous avons pu entendre des avis allant du noir au blanc. La conclusion de tout cela est que nous allons tout de même être confrontés à une pénurie, que ce soit pour des raisons physiques ou géopolitiques. Personnellement, je ne me considère pas comme pessimiste en acceptant cette situation. Je refuse d'entrer dans la logique qui voudrait que, en tant que Région, même toute petite, nous ne puissions rien faire. Nous avons la chance de ne pas être écrasés, comme les pays pauvres, et sommes en mesure de créer un vision de vie différente pour le futur. Cela pourrait d'ailleurs donner une injonction à d'autres Régions ou pays. Je me rends bien compte qu'un politique seul ne peut rien. Il faut installer un contre-pouvoir face à l'économie qui nous écrase. Je pense qu'il faut réfléchir au rôle de l'État et à comment il peut contrer cette économie libre, tributaire du pétrole et du gaz. Recréer et retrouver une structure peut nous donner du pouvoir ?M. Edmund Stoffels (PS)
J'aimerais connaître votre avis : quel est, selon vous, le niveau de pouvoir le mieux attribué à traiter ce problème. Nous sommes une Région et nous devrons toujours transposer les directives prises par l'Union européenne. Aujourd'hui, nous pouvons prendre des mesures volontaires avant que l'Union européenne ne nous impose des contraintes trop importantes. En fait, il s'agit d'un véritable jeu de ping-pong entre l'Union européenne et la Région wallonne. Le risque est d'aboutir à une sorte de boule de billard faisant beaucoup de mouvements, mais n'entrant pas dans le trou.M. Eric Laurent, Journaliste, auteur de « La Face cachée du pétrole »
Au niveau européen, il n'y a pas de politique énergétique. J'imagine pourtant que l'Union européenne a le niveau de pouvoir idéal pour traiter ce problème.M. le Président
Nous vous remercions pour votre excellent exposé et pour le débat qu'il a suscité.2 juin 2008
